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Hermann REPORTS
16. janv.
2014
Non classé
1

Une pensée pour Danica

Danica Camacho
Crédit photo: DR

Vous souvenez-vous de notre citoyenne spéciale?

Ça commence toujours par des interrogations. Pourquoi ces Occidentaux viennent-ils connaître les réalités du Vodoun pour après l’écrire dans les livres ? N’ont-ils pas dit il y a deux siècles de cela que c’étaient des pratiques obscures et qu’il fallait venir à la ‘’vérité’’ (Jésus) ? Maintenant ils vident leurs églises pour venir au couvent. Il y a même aujourd’hui des prêtes vodouns blancs. Pendant que l’Afrique devient l’avenir de l’Eglise catholique. Comment vit-on quand on est séropositif ? Pourquoi au Bénin l’essence doit-il être de contrebande ? Bien souvent la décision de traiter tel ou tel sujet est souvent la résultante de plusieurs interrogations. J’ai donc cherché à avoir des nouvelles de notre 7 milliardième enfant d’il y a deux ans. Juste par curiosité, c’est venu comme ça.  Elle s’appelle Danica Camacho, est née à Manille aux Philippines le 31 octobre 2011. Vous souvenez-vous ? Elle avait été choisie par les Nations unies pour commémorer le nombre d’habitants qu’abrite la planète. Nous sommes passés à 7 milliards en 2011. Ma grande inquiétude était de savoir si elle vivait heureuse avec sa petite famille. Si elle vivait toujours avec son père  et sa mère. Un incident peut très vite arriver : les vicissitudes de la vie. Est-ce qu’elle était épanouie ? Pourra-t-elle aller à l’école ? Court-elle en exprimant sa joie et son sourire innocent d’enfant ?

Mes inquiétudes étaient-elles fondées ? Ces parents ont quand même reçu une aide de la part des fonctionnaires de l’ONU  pour qu’ils puissent ouvrir un commerce et subvenir au bien-être de leur enfant. Danica, elle, bénéficie d’une bourse pour ses études. Et donc en cherchant sur le net, l’outil précieux, je suis tombé sur cette photo.

danica camacho 2
Credit photo: DR

Elle est belle ! N’est-ce pas ? Elle a un regard d’ange et surtout elle est heureuse.  Malheureusement je ne peux vous dire si c’est réellement elle Danica Camacho. La page Facebook porte son nom. Néanmoins Danica doit avoir grandi. Elle doit avoir plus de deux ans maintenant. Je veux bien croire que Danica ait le même sourire en ce moment. Dans quel monde vivra-t-elle quand elle aura 30 ou 40 ans ? C’est-à-dire en 2044 ou 54. La technologie et la science auront une avancée considérable au point où les hommes pourraient vivre avec un cœur artificiel dans le corps. On pourra tout contrôler depuis un simple ordinateur. La domotique deviendrait une mode ! Elle vivra aussi dans un monde assez complexe. Il y aura par exemple beaucoup moins de places pour l’homme dans les industries. L’ouvrier sera remplacé par le robot. Il sera  difficile de trouver de l’emploi du fait de la saturation du marché du travail. Sans oublier les questions de sécheresse et de réchauffement climatique. Le loyer qui coûtera excessivement cher et toutes les questions liées à l’urbanisation galopante et incontrôlée des villes.

adnan nevic
Credit photo: DR

Par contre beaucoup de regrets pour le 6 milliardième enfant de la planète officiellement désigné. Il s’appelle Adnan Nevic et est né le 12 octobre 1999 en Bosnie. Lui n’a pas eu droit à une bourse. Et en 2011 au moment où naissait Danica, la famille Nevic traversait une période de grandes difficultés. Le père était tombé gravement malade et la mère n’avait plus d’emploi. Seule une allocation mensuelle de 100 euros, à titre honorifique, pour le citoyen spécial qu’était Adnan leur était octroyée par la ville Sarajevo. « J’avais pensé que les Nations unies reviendraient quand même le voir, au moins pour son anniversaire, et qu’il recevrait une bourse, ou quelque chose comme ça. Mais depuis le jour de la cérémonie organisée par les Nations unies, personne ne lui a plus rendu visite ni même demandé comment il allait », regrettait la maman.

Vous voyez bien pourquoi je m’inquiétais pour Danica…

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14. janv.
2014
Reportages et enquêtes
5

10 janvier : Ouidah, la basilique et le vodoun

Fête-vodoun
Crédit Photo: DR

A Ouidah, vous pouvez suivre la fête de Vodoun depuis l’enceinte de la Basilique Immaculée Conception.  Les entrées du temple de python et de la Basilique mineure se font face.

Devant l’énorme bâtisse, style ogival de la Basilique Immaculée Conception de Ouidah, la foule attend impatiemment. Majoritairement vêtus de blanc, les prêtes vodouns attendent l’arrivée du chef suprême de leur culte, le « Daagbo Hounon ». Il doit procéder à des rituels et sacrifices au  temple python avant de rejoindre les festivités au niveau de la plage. C’est ce que veut  la tradition chaque 10 janvier. « Par respect pour la tradition et du fait que le roi Kpassè vouait un culte au python, le chef suprême du vodoun va d’abord au temple python pour émettre des vœux, faire des cérémonies avant de prendre le chemin de la plage », explique Juste Agogochian, ressortissant de Ouidah et guide touristique. Le python est en effet le principal totem des ressortissants de Ouidah. L’histoire raconte qu’à la suite d’une guerre opposant le puissant royaume de Danxomè à celui des Houeda en 1717, le roi vaincu de Ouidah prend le maquis et se réfugie dans la forêt pour échapper aux guerriers qui le poursuivaient. Il fut protégé par les pythons qui attaquèrent les guerriers du royaume de Danxomè, et il put ainsi être sauvé. En l’honneur de ses protecteurs, il érige à Ouidah trois cases dans la forêt et un totem.

C’est depuis minuit que le ton de la fête a été donné. Les adeptes du vodoun « les vodounsi » ont donc fait du bruit et procédé à des rituels pour réveiller les forces occultes toute la nuit. Cette dernière a été dominée par le vacarme houleux des adeptes du dieu ‘’Oro’’. Au Bénin, ‘’Oro’’ est le dieu du vent, il est de sexe féminin, observe une certaine hostilité à l’égard de la femme selon ce que raconte la légende. La divinité est vénérée un peu partout dans le sud du pays et plus précisément à Ouidah.

Ouidah est une ville côtière située à une quarantaine de kilomètres de Cotonou et capitale historique du Bénin pour avoir été l’un des principaux points d’embarquement des esclaves vers les Amériques lors de la traite négrière. Environ deux millions d’esclaves auraient été déportés d’ici pour rejoindre les plantations de canne à sucre ou de café. Les vestiges de cette époque sombre sont toujours présents : le fort portugais construit en 1721 pour faciliter le commerce négrier, restauré et devenu en 1967 le musée d’histoire de Ouidah ; la route des esclaves retracée en 1992 ou encore la Basilique de Ouidah construite à partir de 1903. Elle est le symbole vivant de l’évangélisation au Bénin, alors Dahomey. En 2011, le Bénin a célébré ses 150 ans d’évangélisation depuis l’arrivée des missionnaires.

Ouidah, capitale du Vodoun

Une fois les rituels terminés au temple python, direction la plage devant le monument ‘’ la porte du non-retour’’ , érigé en 1992 et qui marque le départ des esclaves. Sous les bâches, la fête s’annonce belle.

C’est la commune d’Abomey-Calavi, la banlieue de Cotonou qui accueille la 21ème édition des manifestations officielles de la fête de vodoun. Mais c’est à Ouidah que cette fête prend tout son sens. La ville est le centre de la religion vodoun.

Ils sont nombreux ceux qui y  ont  couru. Dignitaires et chefs religieux, universitaires et politiques, occidentaux et expatriés venus de divers horizons pour venir toucher du doigt les réalités contées par les livres d’histoire. Ils sont venus d’Haïti, du Brésil, des Antilles ou encore de  France.

Il est midi : les célébrations et rituels ont commencé tôt le matin. Les couleurs traditionnelles des divinités Vodouns ravivent la ville et sont portées par ces milliers d’adeptes. Elles seront blanches pour ceux qui vénèrent le dieu ‘’dan’’ ou le python, le principal totem des ressortissants de Ouidah. Ou rouge pour les adeptes de ‘’hêviosso’’, le dieu du tonnerre.

Crédit photo: Hermann BOKO

La Basilique de Ouidah, le temple python : l’histoire commune

La côte de Ouidah est le lieu symbolique pour célébrer la fête du vodoun. C’est ici que tout a commencé. C’est de là que se répandait le Vodoun pour gagner le Brésil, les Caraïbes, Cuba, Haïti ou encore les Etats-Unis. Le Vodoun, les esclaves l’emportèrent avec eux lors de leur déportation. dans l’autre sens la côte a été la porte d’entrée de l’évangélisation. L’Afrique connut ses premiers missionnaires.

A Ouidah, l’histoire semble lier ces deux religions : le christianisme et le vodoun. À une toute petite échelle, l’histoire lie la Basilique Immaculé Conception de Ouidah et le temple python. On peut la toucher du doigt au quartier « Tovè » où  le face à face est visible entre la Basilique mineure de Ouidah et le temple python : lieu où les adeptes vouent un culte à la divinité ‘’dan’’.

A leur arrivée à Ouidah et après l’accroissement du nombre de fidèles catholiques, les missionnaires émirent l’idée de construire une première église paroissiale. Un terrain est cédé aux autorités ecclésiastiques par l’administration coloniale française à l’intérieur de la forêt où se tenait des rituels pour la divinité ‘’dan’’. Commencée en 1903, la construction de la Basilique durera 6 ans. Elle s’acheva en 1909 avec l’aide des adeptes du temple python.

Que peut motiver le choix de construire une Eglise catholique devant un temple sacré vodoun ? Un affilié au temple python tente ici une explication: « le python est au-dessus de toutes les divinités et croyances à Ouidah. Et c’est ce qui a poussé les colons à installer l’Église ici. Pour qu’en évangélisant, disparaisse ce qui était religion fondamentale. Mais cela a été impossible. Les deux ont toujours cohabité jusqu’aujourd’hui. C’est ce qui fait qu’à Ouidah, la Basilique et le temple se font face ».

En tout cas à Ouidah, ce cliché témoigne d’une meilleure cohabitation entre les religions. IL n’y a presque pas de différents, presque pas de querelles. Et il arrive bien des moments où  catholiques et animistes se rencontrent, se rapprochent, prient au même moment et s’entremêlent dans une même foule. Comme ce 10 janvier 2010, tombé sur un dimanche. Et qu’au moment où des fidèles suivaient l’homélie au sein de la Basilique de Ouidah, les adeptes vénéraient le dieu ‘’dan’’ à l’intérieur du temple python.

C’est assez inédit, le fait de voir des dignitaires de culte vodoun devant une Eglise catholique. Mais à Ouidah cela semble être un quotidien.

Credit photo: Hermann BOKO

« Nous ne cohabitons pas ! »

Encore ce matin du 10 janvier, on pouvait compter des centaines de personnes devant le temple qu’abrite cette divinité. Et depuis la Basilique Immaculée Conception, on pouvait suivre les allers-retours de dignitaires religieux.

Cette image fait de Ouidah, une ville unique. Au point où certains s’en enorgueillissent. Mais pour le clergé, il faut mettre un accent particulier sur le choix des mots. « Ici, on ne vit pas ensemble. On est face à face. On partage le même espace, la terre de la cité historique mais on ne cohabite pas. Disons qu’il y a une certaine coexistence. Le mot cohabiter me gêne. On partage le même espace. Il y a un  face à face architectural. C’est un fait d’histoire, certains en sont fiers, d’autres en tirent orgueil. Le sentiment qui m’anime face à cette mise en valeur de ce face à face, cela m’est indifférent en même temps qu’elle me gêne un peu. Ouidah peut être considéré comme un modèle de pluralisme religieux pacifique. On s’entend bien. D’ailleurs c’est depuis toujours. L’amitié de Mgr Steinmetz [ndlr : l’un des tous premiers recteurs de la Basilique et Vicaire apostolique du Dahomey]  avec nos frères et sœurs féticheurs d’alors est vraiment légendaire. Nous continuons dans ce sens, et là aussi, c’est la fidélité aux messages évangéliques et à la mission de l’Eglise » affirmait le Père André Padonou, alors recteur de la basilique de Ouidah dans un entretien accordé à un média béninois.

La cohabitation inter-religieuse, les habitants de Ouidah le rapportent  souvent à la tolérance et au syncrétisme. Aller à l’Eglise le matin et vénérer le petit dieu le soir semble être une évidence. Et dans toutes les grandes familles à Ouidah, il y a toujours une déité qu’il faille adorer. « C’est une question de foi. Et chacun est libre d’adorer son Dieu et d’avoir ses  croyances. Pour ce qui est du syncrétisme, allez poser la question aux fidèles et adeptes », répond le Père  Victor Sogni, aujourd’hui Recteur de la Basilique Immaculée Conception de Ouidah. Pour Léon Da Matha, ressortissant de Ouidah « Cela dénote de la tolérance. C’est la liberté de croyance. C’est la recherche de la vérité et de la connaissance. C’est pourquoi nous allons des deux côtés ».

Les festivités pour célébrer ce vendredi 10 janvier 2014 ont continué jusqu’à 16 heures dans la soirée. Elles ont continué le samedi avec les danses et la sortie des « Egungun ». Tous à Ouidah attendent la prochaine édition de la fête de Vodoun. Mais c’est celle de janvier 2016 qui sera symbolique. Parce qu’encore une fois, la date du 10 janvier tombe sur un dimanche.

 

A Ouidah, Hermann BOKO

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23. déc.
2013
Reportages et enquêtes
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La double-culture, une clé d’ouverture aux autres

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Crédit photo: lepoint.fr

Pour certains binationaux d’origine béninoise c’est assez gravissime d’imposer la nationalité unique à des êtres issues d’horizons diverses comme cela a été longtemps le cas en Allemagne pour des ressortissants hors Union Européenne.

L’air se laisse facilement corrompre par les relents du café et de la cigarette dans son bureau situé au troisième étage de l’immeuble où siège la Fondation Zinsou dont elle est la présidente. Pour cette fin d’année, Marie-Cécile Zinsou, cette Franco-Béninoise de 31 ans, passionnée de création contemporaine est très sollicitée. Elle vient d’ouvrir à Ouidah, capitale historique du Bénin, le premier musée d’art contemporain de l’Afrique subsaharienne (à l’exception de l’Afrique du Sud). Elle en vient même à être surnommée l’Amazone de l’art africain contemporain. Ce musée suscite beaucoup d’intérêt de la part des médias internationaux. Entre deux réunions, elle a accepté de nous parler de ses origines diverses et de sa double-culture : la France et le Bénin. Cette double culture qui sûrement lui a permis de nourrir un grand amour et une passion pour l’art contemporain et de pouvoir le partager à sa seconde patrie le Bénin et ces milliers d’enfants qui représentent 70 mille de ces 4 millions de personnes ayant visité jusqu’aujourd’hui la Fondation Zinsou.

La double-nationalité, elle la conçoit comme une chance. « C’est la chance de ne pas être restreint en une seule culture, c’est une obligation de s’intéresser à plusieurs phénomènes. La double nationalité est une énorme chance d’ouverture. Les gens ont tendance à voir le monde de là où ils sont, mais quand on a une double-culture, on a deux points de vue sur le monde dès le départ. Le métissage est une des clés d’ouverture aux autres ».

Marie-Cécile Zinsou a vécu une plus grande partie de sa jeunesse en France. Elle y est née de son père Franco-Béninois, Lionel Zinsou, économiste assez connu en France. La rencontre avec la culture béninoise s’est faite il y a juste 10 ans en 2003. «  Pour des raisons politiques, je n’ai pas grandi au Bénin. Puisque ce n’était pas possible. Quand je suis née on était dans un contexte politique où ma famille n’était pas la bienvenue dans le pays. Donc j’ai grandi d’abord en France où mon père et ma mère se sont rencontrés. Après nous sommes partis vivre en Angleterre quelques années avant de revenir en France. Et à partir de là nous avons beaucoup voyagé ».  Beaucoup voyager ! Énormément  vers l’Afrique. Sans une moindre escale au Bénin.

A la fin des années 60, le Bénin va connaître un régime militaire qui propulsera au pouvoir Émile Derlin Zinsou, grand oncle de Marie-Cécile. Il sera renversé un an plus tard par un putsch en décembre 1969 et devient un des principaux opposants du parti unique imposé par le président Matthieu Kérékou. Le 16 janvier 1977, l’on tente de renverser par un coup d’état le régime marxiste de Matthieu Kérékou sans succès. Les accusations sont lancées contre Émile Derlin Zinsou par le pouvoir en place. Bien qu’il ait nié toute participation à cette opération, il est condamné à mort par contumace  et est forcé à l’exil. En 1990, tous les exilés politiques sont conviés au pays pour la conférence des forces vives de la nation et l’instauration du renouveau démocratique.

Imposer la nationalité unique est illégal !

En 2003 donc, elle rentre au pays. Et pour une première rencontre avec sa seconde culture, elle décide de s’y installer. « Je n’étais jamais venue en vacances au Bénin. Je me suis installée définitivement et directement avec une certaine inquiétude de la famille. A cause de mon père qui avait été expulsé du pays à 18 ans et qui avait perdu sa nationalité. Moi la première chose que j’ai faite a été de récupérer ma nationalité. J’ai fait la démarche tout de suite en arrivant pour que cela soit immédiatement reconnu et qu’on ne me prive pas de ce droit que j’avais d’être Béninoise. Je suis venue en 2003 et j’ai été Béninoise officiellement en 2004 ».

Déjà elle ne conçoit pas le fait qu’on puisse priver un être de sa nationalité comme c’est le cas dans ces pays qui pratiquent la nationalité unique. « Je dirai même que c’est gravissime. Cela consiste à nier une partie de la personne. Je pense que cela n’a aucun sens. Moi on ne peut pas me retirer aucune de mes deux nationalités. Si l’on me demandait de faire un choix, ce serait absurde. Je ne pourrai pas choisir. C’est une négation pure et simple. Cela devrait-être illégal de ne pas avoir une nationalité à laquelle on a le droit ».

Djalil, lui est Ukrainien d’origine béninoise. Et pour lui choisir une nationalité au détriment d’un autre reviendrait à choisir entre son père et sa mère. Il vient d’avoir 28 ans et est né à Kiev. Il a vécu ses dix premières années en Ukraine. Pays qui pratique aussi « le droit du sang ». « Moi le côté Ukrainien je le tire de ma mère. Et le côté béninois, de mon père. Et on ne peut pas me demander d’être seulement Ukrainien ou seulement Béninois ».

Pour Marie-Cécile Zinsou, il est impossible de la dissocier des deux cultures. Elle est autant Béninoise que Française. « Je suis les deux pleinement » comme le dit si souvent Jamel Debbouze quand on lui demande s’il est Marocain ou Français.

« Ce serait difficile de dire ce qui est français chez moi et ce qui est béninois. Je suis capable d’être totalement Française et d’être totalement Béninoise. J’ai des fiertés assez similaires. J’ai la même fierté de la France que du Bénin. J’ai le même respect pour Charles de Gaulle que pour Hubert Maga. Je ne pourrai pas dire qu’il y a des choses qui m’attachent plus à la France ou qui m’attachent plus au Bénin », explique-t-elle.

« On ne peut jamais être les deux pleinement » répond Claude,  un binational. « Il y a toujours un côté que l’on privilégie », soutient-il.  Et c’est surtout par rapport au fait que l’on vit dans l’un des deux pays ou que l’on y travaille. Et c’est en cela qu’il trouve assez gauche la politique de la nationalité unique en Allemagne. « Des descendants d’immigrés qui sont nés et ont grandi en Allemagne, et qui pensent comme des allemands, sont plus qu’allemands que Turcs. C’est pareil en France avec les arabes et les noirs qui s’illustrent dans le show business ou le foot ».

Marie-Cécile avoue cependant qu’il y a des choses qui lui ont été difficilement assimilables : « J’avoue que je suis plus ‘’les bleues’’ que ‘’les écureuils’’, côté sportif. C’est beaucoup plus intéressant avec la coupe du monde qui s’annonce. Ou que je n’arrive pas à m’adapter à certaines choses. Sur le plan gastronomique par exemple, Je n’ai pas une passion pour la pâte. Ce n’est pas quelque chose qu’on m’a apprise toute petite. Ce n’est pas un truc qui me fait rêver. Mais heureusement ce qui me touche, c’est la musique, c’est l’histoire, c’est la création. Ce sont ces choses qui me permettent d’être Béninoise ».

Voyager, tout un avantage à être de plusieurs nationalités

Djalil lui un peu plus jeune opterait beaucoup plus pour la Vodka qui lui  rappelle l’Ukraine, sans oublier la langue russe qu’il comprend très bien. Il a gardé aussi un  lien très étroit avec ses amis d’enfance. La manière dont le Béninois conçoit l’amour et la vie en couple le rapprocherait de son côté béninois.  «  Au Bénin, le fait que la femme sache préparer est un préalable important pour la prendre en mariage. Et l’homme attend d’avoir le minimum. En Ukraine, c’est beaucoup plus l’amour et moins le matériel. Vous vous construisez ensemble », rapporte-t-il.

Djalil aussi à son arrivée au Bénin, la gastronomie a été pour lui un obstacle à son intégration mis à part le fait qu’il ne comprenait aucun mot français. Mais il s’est très vite adapté : «  Je ne supportais pas les épices par exemple. Aujourd’hui, je ne me vois pas manger sans épices ». Il parle correctement le français et la langue locale.

Il suit l’actualité politique de l’Ukraine tous les jours. Et par rapport à la crise que traverse actuellement ce pays, il a sa propre idée sur la question. Il serait favorable à une entrée du pays dans l’UE. Cela lui permettrait de voyager beaucoup plus facilement.

Voyager : toute la jouissance du fait d’être détenteur de plusieurs cultures et de nationalités se retrouve là. Tout un symbole de liberté. « C’est très pratique pour les voyages. Vous n’avez de visa pour presque pas de pays » se marre Marie-Cécile.

S’il n’y a que des avantages à être de double-culture, c’est sans compter avec les différentes subtilités propres au métissage. Bien souvent le métis est considéré comme noir en occident et blanc en Afrique. Marie-Cécile, sa couleur de peau peut prêter à confusion. Elle est quarteronne. Et elle n’est souvent pas confrontée à ce problème. Sauf qu’au Bénin, l’on continue de la considérer comme une  ‘’yovo’’ [ndlr : mot pour désigner la peau blanche en langue locale fon. Pas péjoratif ]. « Ce qui est amusant dans le métissage c’est que les gens vous pense toujours de l’autre côté. Ici souvent les gens pensent que je suis juste Française. Ils ont du mal à admettre que je sois Béninoise ».  Mais sur ces différentes appréciations que peuvent avoir les personnes sur elle, Marie-Cécile n’en a cure. Elle répond souvent ainsi quand on l’interpelle là-dessus. « C’est plutôt un manque d’éducation quand on continue d’associer au 21ème siècle, la nationalité à une couleur de peau ».

Hermann BOKO

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09. déc.
2013
Reportages et enquêtes
4

Le faux positif : 30 jours passés dans la peau d’un sidéen

Quand on a été déjà une fois dans la peau d’une personne porteuse du VIH, l’image que l’on a de la maladie change. Le regard n’est plus accusateur ni discriminatoire. Malheureusement cela ne peut suffire à lutter contre la stigmatisation comme en témoignent les ‘’faux positifs’’, ces sidéens de quelques jours : l’un d’eux revient sur cette période de sa vie : un enfer.

« Vie de honte, vie gâchée, le sentiment de culpabilité, une rage et une colère contre soi, une envie de se suicider, et le sentiment de ne plus être un homme.  C’est ce qu’on ressent quand on découvre pour la première fois qu’on est séropositif », explique Paul.  Les questions qui viennent tout de suite à l’esprit sont : ‘’quand ? Où ? Comment ? Et pourquoi ?’’

Janvier 2010,  Paul [ ndlr:  qui a voulu rester dans l’anonymat ] vient de commencer ses études universitaires. Il est jeune, ambitieux, a une forte passion pour le journalisme. Comme tout jeune, Paul fait des folies, il aime beaucoup les filles. Ce mois de janvier dont il ne se souvient plus de la date, il décide d’aller se faire dépister. « Beaucoup plus par obligation que par volonté. C’est assez rare de voir le jeune aller vers le dépistage volontaire. Les gens sont très sceptiques. Ils ont peur. C’est assez stigmatisant » dit-il. Pour  bon nombre de personnes, ici au Bénin, la décision d’aller se faire dépister ne vient souvent pas de soi. On y est obligé. Et l’injonction vient beaucoup plus de leaders religieux et de parents. Quelques fois aussi parce qu’on a un voyage à préparer ou qu’on éprouve un besoin de mariage. Selon Ella Kossouoh, assistante sociale « les lois au Bénin sont claires. Qui veut se marier doit pouvoir s’acquitter de ses devoirs et faire des tests prénuptiaux. Toujours est-il que celui qui vient se faire dépister dans un centre, quelle que soit la raison première, vient toujours de manière délibérée. Mais ils sont nombreux encore ces cas qui meurent silencieusement du sida sans  qu’on ne le sache parce qu’ils ne sont pas venus se faire dépister ».

Dans le cas de Paul, la sensibilisation est venue des dirigeants de son église. Il est chrétien évangélique : « Dans notre église, avant le mariage, il faut forcément faire les différents tests de dépistage et de compatibilité. Que ce soit le sida ou l’hépatite. Mais ce jour-là, c’était plutôt dans une logique de sensibilisation que les pasteurs nous ont exhortés à aller nous faire examiner pour la recherche du virus ».

Paul est donc allé se faire dépister. Il était en compagnie de ses amis. Dans la salle d’attente, une ambiance décontractée. On blague entre potes, on rigole, on bavarde, mais on ne pense surtout pas au sida. Parce qu’a priori, c’est assez clair dans les esprits, le sida ne passera pas par soi. « Je n’ai jamais pensé au sida moi. Et même au moment où je me faisais dépister mis à part la trouille que vous pouvez ressentir quand vous vous trouvez devant celui qui vous donne vos résultats, vous êtes assez sûr de vous ». Cette étape, certains la considèrent comme le « purgatoire ». Un peu comme si vous étiez en attente de jugement. Soit vous allez à la vie, soit vous allez à la mort. « Parce qu’encore aujourd’hui le sida est toujours considéré comme la maladie de la mort ». Doute celui qui n’a pas respecté les différentes règles de protection. En tous cas « jusqu’à ce qu’on m’appelle pour me donner mes résultats, j’étais assez sûr de moi. Le sida, c’est un truc auquel vous ne pensez pas tout de suite quand vous faites les rapports non protégés. On pense beaucoup plus aux risques pour la femme d’avoir une grossesse non désirée », et pour l’homme d’être prématurément père.   « C’était beaucoup plus de l’inconscience et de l’insouciance qu’autre chose », explique Paul. Et cela a un prix.

Il va vite être déchanté. Les premiers résultats sont mauvais pour lui. Il est déclaré séropositif. Le médecin lui demande de repasser pour des analyses complémentaires et de confirmation. Pour Paul, c’est un enfer qui commence. Des questions commencent par lui tarauder l’esprit. Il est assez bouleversé. « Quand vous découvrez votre séropositivité, il y a plusieurs éléments qui pèsent sur soi. Moi j’étais dans un état extrême pendant tout ce temps. J’ai pensé à mes projets. Pour moi tout était fini.  Je n’avais plus le  sentiment d’avoir une vie parce que pour moi, elle était gâchée. J’ai eu beaucoup de moments de solitude. Et le clair du temps, c’était plus des réflexions, beaucoup trop de réflexions».

Le regard extérieur et des questions sans réponses

VIH-Sida-des-discriminations-toujours-importantes_large_apimobile Comment en est-on arrivé là ? Comment vivra-t-on maintenant ? On pense aussi aux autres. Aux regards extérieurs qui se poseront sur soi. C’est la première question qui lui est venue à l’esprit de Paul. « Comment les autres allaient prendre cette nouvelle ? Ça été une période très difficile pour moi. Je me morfondais beaucoup. J’étais tout le temps triste. Et j’avais beaucoup de remords. Une envie de revenir sur le temps ce qui n’était pas possible. Je ne pouvais pas dormir la nuit. Je me posais beaucoup de questions. Quel cours prendrait ma vie ? »

Au Bénin, l’on accorde beaucoup d’importance aux regards extérieurs. L’on a peur de se voir rejeter. Malgré les nombreuses sensibilisations , le regard discriminatoire pèse toujours.  Le porteur du VIH est mis à l’écart et l’on se méfie beaucoup de lui. Et pour Paul, cette méfiance est surtout due au fait que les gens au Bénin, ne connaissent pas encore la maladie.

Après avoir eu connaissance de ses premiers résultats, il a eu le courage de le dire à cinq amis qui lui sont proches. Il n’a pas pu le dire à ses parents. Pour lui « cela leur aurait été très difficile à supporter ».

Comme l’a préconisé le médecin, il a refait un mois après des analyses de confirmation. Les résultats sont négatifs. « Il faut absolument réaliser un second test de confirmation lorsque le premier test est positif, explique un spécialiste. Il peut arriver que l’on puisse se tromper lors des résultats du test de sérologie. Mais c’est très rare. L’on appelle cela, le faux positif. On pense être infecté pendant quelques jours. Puis le test de confirmation revient négatif ».

La stigmatisation, la faute à un défaut de sensibilisation ?

Pendant ces 30 jours où il a cru qu’il était porteur du VIH, Paul  a été moins victime de discrimination. Il n’y a qu’à ses amis qu’il a annoncé la nouvelle. « Ils étaient assez surpris, ne comprenaient pas. Mais ils ne m’ont pas laissé tomber. Ils m’ont beaucoup soutenu et conseillé ». Mais il a vu des porteurs victimes de discrimination et il y a beaucoup pensé lui aussi. Ce temps passé dans la peau d’un sidéen lui a permis de comprendre beaucoup plus la maladie, les modes de transmission. Au point où il peut aussi comprendre l’image que renvoie le sidéen aux autres. Le fait que le porteur du VIH soit discriminé. « Je peux comprendre celui qui stigmatise le sidéen. Parce que l’appréhension qu’on a de la maladie est restée figée [depuis 30 ans que l’on lutte contre la maladie]. Et les sensibilisations n’ont rien pu faire. Le VIH sida pour beaucoup de gens reste la maladie de la honte et de la mort. Les gens ne connaissent pas bien la maladie et ses voies de transmission. On pense qu’on peut contracter la maladie en restant à côté d’une personne porteuse du virus. La contamination ne se fait pas de cette manière ! Moi je pense que la sensibilisation n’a réellement pas joué son rôle sur ce plan ».

Le séropositif s’écarte très vite de la société

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Ce n’est aucunement un défaut de sensibilisation, répond Ella Kossouoh, assistante du service social qui vient de terminer une étude sur l’accompagnement psychologique et social des personnes porteuses du VIH. « On ne peut pas dire aujourd’hui que le Béninois ne connaît pas assez la maladie. Des sensibilisations, il y en a eu. Et beaucoup trop. C’est d’abord le séropositif qui ne veut pas être intégré. Il s’écarte très vite de la société. Certains refusent que l’on s’approche d’eux parce qu’ils pensent que le regard porté sur eux serait toujours stigmatisant. D’autres développent en eux l’esprit de vengeance. Et c’est justement ce qui fait que l’entourage les fuit. Ils se stigmatise d’abord eux-mêmes bien avant le jugement du regard extérieur», explique-t-elle.

Paul affirmait qu’au moment où il se croyait porteur du VIH, il « ne se sentait plus homme et créait toujours les conditions pour se retrouver seul ». Il a refusé le suivi qu’on lui avait proposé. « Cela aurait été trop gênant », preuve qu’il n’avait pas accepté la maladie.

« Le désir d’autonomie des jeunes est contrarié par l’asservissement que représente le traitement antirétroviral quotidien. Plus de la moitié des jeunes rencontrent à cette période, des problèmes d’observance thérapeutique justifiant une attention particulière, tant médicale que sociopsychologique. Les prises de risque ne se résument pas seulement à la non-prise des médicaments », rappelle Ella Kossouoh, assistante sociale.

Selon un spécialiste, les jeunes connaissent parfaitement les modes de transmission du virus et la nécessité d’avoir des rapports protégés. Mais l’utilisation du préservatif reste marginale. « Parmi les raisons les plus fréquemment évoquées, on note la peur d’être immédiatement repéré comme séropositif et rejeté », explique-t-il.

La lutte contre le sida a connu d’énormes progrès ces dernières années dans le monde et en Afrique en particulier. On compte moins de nouvelles infections que les années précédentes. Selon les statistiques de 2012, soixante-douze mille personnes vivent encore avec le VIH au Bénin. Et les prises en charge sont gratuites. « Mais il faut compter avec les problèmes de rupture des ARV ».  

L’Onusida a mis l’accent cette année sur la stigmatisation et la discrimination des porteurs du VIH avec une grande campagne en Australie.

Paul affirme que le regard qu’il a du sidéen et de la maladie a changé depuis qu’il a passé 30 jours dans la peau du porteur du VIH. Combien sont-ils à avoir eu cette expérience ? Faut-il compter sur les ‘’faux positifs’’ pour que cessent les discriminations des personnes porteuses du VIH ?

 

Hermann BOKO

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28. nov.
2013
Reportages et enquêtes
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Haïti : « La catastrophe a créé une place pour nous les jeunes ! »

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Près de quatre ans après le séisme,  les étudiants venus étudier au Bénin espèrent une meilleure réinsertion une fois rentrés au pays.

12 janvier 2010 : 16 heures 53 minutes : ‘’l’heure de l’apocalypse haïtien’’. Un tremblement de terre de magnitude 7 va mettre Haïti et sa capitale Port au prince à terre. Le séisme fait 230 000 morts, 300 000 blessés et 1,2 millions de sans abris. La majorité des Institutions étatiques est touchée dont le palais présidentiel et l’économie, déjà l’une des plus faibles au monde (149ème rang), est exsangue.

Ce jour là, Thomas Moise venait de terminer ses cours. Il était étudiant en quatrième année de la faculté de linguistique appliquée de l’Université d’Etat d’Haïti à Port au prince. « Je venais à peine de laisser la faculté quand j’ai vu tout le bâtiment s’écrouler. C’est à ce moment que j’ai su que c’était un tremblement de terre. Tout bougeait autour de moi ! » raconte t-il.

Yves Gaspard  n’a pas été moins chanceux. Étudiant en sciences informatiques à l’Ecole Supérieur d’Infotonique d’Haïti (ESIH), il était en séance de travail avec quelques amis. « Nous étions entrain de travailler pour la préparation des partiels. A un moment donné nous avions décidé d’arrêter parce que nous étions tous fatigués », se souvient Yves. Après quelques courses dont une visite chez une amie, c’est dans un restaurant de Port au prince en compagnie d’un ami que Yves va vivre les toutes premières secousses du séisme – la secousse principale a duré 2 mn 30s mais l’on a enregistré au 24 janvier 2010, 52 autres répliques de magnitude supérieure ou égale à 4,5.

Yves s’en sort avec quelques égratignures aux doigts, mais perd deux de ses amis. Le lendemain il retourne à l’école. La salle où il étudiait avec ses amis n’existe plus. « Il n’en restait plus rien. La salle était au rez-de-chaussée. Tout le bâtiment s’est effondré ».

Le secteur de l’enseignement supérieur a été durement touché

A l’image de l’école de Yves ou de la Faculté de Thomas, les secteurs de l’éducation et de l’enseignement supérieur ont été durement touchés par le tremblement de terre. Des milliers d’élèves, d’étudiants d’enseignants et de professeurs ont péri sous les décombres. Plusieurs universités publiques et privés ont été gravement endommagées : l’Université d’Etat d’Haïti, la plus grande du pays ; l’Université Notre Dame d’Haïti (UNDH) ; l’Académie Nationale Diplomatique et Consulaire (ANDC) ou encore l’Université Quisqueya (UNIQ) pour ne citer que celles là. Cette dernière a d’ailleurs perdu ce 12 janvier, quinze étudiants, un professeur et deux cadres. « Le 20 décembre 2009, nous venions d’inaugurer de nouveaux bâtiments. Trois semaines plus tard, l’université était entièrement détruite » a confié le recteur Jacky Lumarque au Monde.

Pour leur permettre de continuer leurs études, l’état haïtien en accord avec le gouvernement béninois a envoyé en mars 2011 un contingent de 100 étudiants. 160 autres se sont envolés pour le Sénégal. Le choix s’est fait sur concours. Thomas Moise s’est inscrit  à la Faculté des Sciences Economiques et de Gestion de l’Université d’Abomey-Calavi au Bénin (UAC). Il y apprend  l’analyse et la politique de développement. Yves Gaspard, lui, étudie du côté de l’Ecole Nationale d’Administration et de Magistrature (Enam). Il y étudie les sciences et techniques de l’information documentaire. Ils sont tous deux en fin de cycle comme la majorité de leurs camarades et dressent un bilan flatteur de leur cursus. « Nous sommes très satisfaits de la formation. Le nouveau système (LMD) qu’ils sont entrain d’installer demande à l’étudiant beaucoup d’efforts. De fait je peux dire que la formation est bonne. Et nous apprécions le fait qu’en trois ans, on peut avoir une licence [ndlr : la licence en Haïti se prépare en quatre ans] » se réjouit Thomas Moise, président de la communauté des étudiants haïtiens.

Près de quatre ans après le séisme, Haïti est toujours en reconstruction. L’économie n’est pas encore complètement relancée. La reconstruction des bâtiments publics vient à peine de commencer, et les sans-abris sont encore nombreux.Des milliers de personnes attendent encore d’être relogées et vivent toujours dans des camps de tentes ou des bidonvilles. Le taux de chômage bat des records. Il est évalué à 70% de la population active.  Haïti a-t-elle aujourd’hui les moyens de proposer un avenir à ses étudiants ? « Nous avons perdu beaucoup de cadres de l’administration publique lors du tremblement de terre, répond Thomas. Cela créera de la place pour nous les jeunes. Je pense qu’il y aura des débouchés. Si nous avons des diplômes, nous sommes bien formés c’est sûr qu’il y aura de l’emploi. »

Plusieurs cadres de l’administration et des fonctionnaires internationaux ont péri lors du séisme. A titre d’exemple, 101 employés de l’ONU ont perdu la vie. La catastrophe a même été considérée comme la « pire que les Nations unies aient subi jusqu’ici ».

Haïti a été longtemps qualifié de « République des ONG« , à cause de leur présence massive. Yves n’exclue pas de travailler un jour pour l’une d’entre elles car « je ne me vois pas travailler pour l’administration. » A moins qu’il n’ouvre un cabinet de consultant et d’archivage.

Hermann BOKO

 

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11. nov.
2013
Reportages et enquêtes
9

Bienvenue au Gondwana : quand Mamane conquit le Bénin…

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Un samedi 9 novembre 2013, Mamane assiégea Cotonou et  prit pour quartier général le théâtre de verdure de l’Institut français de Cotonou. Il y hissa le drapeau de la République très très démocratique du Gondwana. Au grand damne des Béninois qui pendant 80 minutes se sentirent gondwanais.

 Il a su comblé les attentes de ces nombreux Gondwanais qui sont venus curieux, connaître leur président. L’occasion ne se présentera peut-être pas plusieurs fois. Il vaut mieux la saisir. Comme il l’a dit lui-même, « il  n’y a qu’une chance sur un million de rencontrer un ministre ». Est-ce un président qu’on rencontrerait aussi facilement ?

De son vrai nom Mohamed Mustapha Mamane est originaire du Niger. il a eu la très belle idée de créer la République du Gondwana dont il conte les réalités tous les matins dans sa chronique humoristique sur RFI. Une manière pour lui de dénoncer les travers du racisme, les méfaits de la corruption dans nos pays  et de promouvoir la liberté de la presse.

Au Gondwana, on parle de sujets qui fâchent et personne n’est épargné des foucades de son président fondateur.

Mais où se situe le Gondwana ? Le président fondateur répond à cette question qu’on lui pose si souvent en montrant la carte de la liberté de la presse et des pays corrompus dans le monde : «  Plus c’est rouge, plus c’est le Gondwana ! ».

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Au Gondwana, la devise de la République est : « Loyauté, allégeance, prison ».

A Cotonou, à 21 heures, une musique militaire annonce l’entrée sur scène de président fondateur. Avec ordre du protocole aux Gondwanais de l’accueillir debout. Assez normal pour un président ! Juste que certains n’ont pas voulu reconnaître son autorité.

La réaction n’a pas tardé au moment où ceux qui lui ont fait allégeance ont voulu se rasseoir : « Non ! Non ! Restez debout, que  l’on voie ceux qui ne se sont pas levés. On enverra leurs dossiers directement à la présidence du Gondwana. Au service chicotte ».

Pensez-vous qu’on ne vous connaît pas ? Au Gondwana, le président fondateur sait tout. Puisqu’il y a des gens [ndlr : Barack Obama] « qui travaillent pour nous ». Là, Mamane montre une photo de Barack Obama manipulant un portable : Sur cette photo, « il est en train d’écrire un texto à Angela Merkel », dit-il.

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Au Gondwana, la devise de la République est : « loyauté, allégeance, prison ».

Bien avant d’être à Cotonou, Mamane était vendredi à Lomé au Togo. Ce n’était pas sa première visite. « J’étais déjà venu à Cotonou en 2009. Pas pour y faire un spectacle ». Il était en partance pour Lomé. Ce jour-là « il y avait eu de la pluie ». Il pleuvait tous les jours d’ailleurs et la ville « était comme ça », inondée.

Pour son spectacle de Cotonou, Mamane a refait le trajet Lomé-Cotonou. Il a raconté son parcours : « Nous avons beaucoup roulé, traversé la frontière. Et nous avons fait le plein [de notre voiture] avec » de l’essence de contrebande. « Ça ! commente-t-il [ce commerce], c’est parce que les Américains ne sont pas encore au courant hein ! Dans tous les pays où il y a eu du pétrole », ils ont semé du désordre.

Mamane en phase avec l’actualité

Ce samedi, Mamane n’a pas oublié d’être en phase avec l’actualité béninoise. Parce qu’en venant à Cotonou, il a fait attention à son apparence. Un tee-shirt noir, un pantalon blanc « pour qu’on me voit venir de loin », mais surtout des chaussures plates. Parce qu’on lui a dit qu’au Bénin, « on ne porte pas des chaussures à talon ». Pour qui a suivi l’actualité béninoise, il est difficile de rester indifférent à cette parodie.

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Mamane n’a non plus raté le costume bleu du président Boni Yayi, chef d’État béninois. Veut-il réviser la Constitution pour pouvoir se représenter ? Mamane  vous répond à la négative : « Ce n’est pas un troisième mandat qu’il veut. C’est d’un costume d’une autre couleur dont il a besoin ». Ces chefs d’État africains qui, au plus fort de la crise ivoirienne ont constitué un panel pour demander à Laurent Gbagbo de quitter le pouvoir. « Dans ce panel, il y avait entre autres, Idriss Déby, le  président tchadien et le président Aziz de la Mauritanie [ndlr : tous deux venus au pouvoir par coup d’Etat militaire]. Vous comprenez pourquoi Gbagbo n’a pas voulu quitter le pouvoir ! » explique Mamane.

Au Gondwana, il y a de l’argent

Pour en revenir au costume bleu, est-ce l’argent qui lui manque ? Sinon au Gondwana, il y a beaucoup d’argent. Et il est en sécurité au ‘’Gondwana bank’’ : « La seule banque au monde où vous posez de l’argent et avez peur de le retirer ».   

Le Gondwana dispose aussi de la plus grande chaîne hôtelière du monde : l’UNHCR avec ses millions de tentes à travers le monde où le confort est garanti.

Au Gondwana, le président fondateur est spécialiste des élections surprises. Voilà pourquoi il reste toujours président. Il lui vient des fois d’appeler l’opposition : « Les élections étaient hier. Et j’ai gagné ».

Le Gondwana veut aussi s’affirmer dans le domaine de la physique. Le président fondateur annonce que le prochain prix Nobel de physique reviendra au Gondwana. Parce qu’au Gondwana, « nous avons inventé un nouveau courant alternatif : le délestage. Le délestage  pour préserver les générations à venir. Avec le délestage, c’est le sous-développement durable ».

Telles sont les réalités de la République très très démocratique du Gondwana qu’a contées son président fondateur un samedi 9 novembre 2013 à Cotonou. Et ce n’était que le début…

Mamane n’a pas manqué de raconter ses galères en France en tant que ‘’sans-papiers’’. Puis il y a eu ce moment de répit : l’année 1998. Les « bleus »  remportaient la Coupe du Monde.  Même en étant sans-papiers, raconte Mamane, tu pouvais venir devant le policier sans qu’il ne te fasse un contrôle. Il suffisait de porter le maillot de l’équipe de France pour ne pas avoir la police sur le dos.

Tout s’est bien passé jusqu’en 2002. France-Sénégal (0-1). Échec de la France, victoire du Sénégal lors de la Coupe du Monde et encore une nouvelle fois galère pour les ‘’sans- papiers’’.

Mais pour Mamane, à bien y voir de plus près, c’était bien sûr normal cette victoire du Sénégal sur la France. C’est vrai que la France était « championne du Monde en 1998 et d’Europe en 2000 ». Mais les réalités africaines sont très différentes. Une idée de la rudesse des batailles en Afrique : « En Afrique, ce sont les ‘Lions indomptables’’ du Cameroun contre ‘’les Ecureuils du Bénin’’. Les Rhinocéros du Botswana contre les Super Eagles verts du Nigeria. Vous y voyez un Coq ! », s’exclame Mamane.

 

Hermann BOKO

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05. nov.
2013
L'interview
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« Au BarCamp, tout le monde est actif !»

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Crédit photo: DR

Ce Samedi 2 novembre 2013 s’est tenue à l’Ecole Supérieure de Gestion Informatique et de Science (Esgis) à Cotonou la troisième édition du BarCamp version Bénin. Le barcamp, Cet évènement-concept né en Californie en 2005 qui se veut être participatif et qui réunit les amoureux du Tics autour d’un ou plusieurs thèmes. Au barcamp où le principe est ‘’ pas de spectateurs, tous participants’’, on discute des dernières innovations en matières d’applications internet, de logiciels libres et de réseaux sociaux. Le concept s’est très rapidement propagé dans plusieurs villes et pays. On a par exemple les BarCamp Bordeaux ou Dijon. Un collège de jeunes informaticiens a pris l’initiative de le faire entrer au Bénin. Mathias Houngbo est programmeur et administrateur système et réseau. Il est le président du comité d’organisation du barcampbenin 2013. Il revient sur le concept et fait le bilan des trois éditions.  

Le barcamp ; c’est quoi ?

Mathias Houngbo : Pour les conférences classiques, nous avons un expert et des participants passifs. L’objectif du barcamp est de changer cette idée qu’on a des conférences classiques. Dans toutes les définitions du barcamp, nous parlons de ‘’non-conférence’’. Tout le monde est sur le même pied d’égalité. Quelqu’un dans le public peut décider d’intervenir. Au barcamp, tout le monde est actif.

Quel est l’objectif du barcamp ?

Mathias Houngbo : L’objectif est de partager l’amour qu’on a des Tics. On peut très bien ne pas être un expert en informatique. Pour cette 3ème édition par exemple, il y a eu un photographe qui a partagé son expérience sur la manière dont il faut optimiser les images sur le web. L’objectif du barcamp est de partager tout ce que les amoureux  des Tics ont comme connaissance.

D’où est partie l’idée de créer un tel évènement ?

Mathias Houngbo : Cela a commencé il y a 3 ans par une discussion qu’on a eue entre informaticiens. C’était une idée de Theresa Carpenter qui n’est plus au Bénin actuellement. C’est elle qui a émis l’idée. Nous nous sommes inspirés de ce qui se passe dans d’autres pays. Donc on s’est réuni et on a lancé la première édition du barcampbenin et ça été une belle surprise.

Qu’est-ce qui a motivé le choix du thème « connected Bénin »    ?

Mathias Houngbo : Chaque année le comité essaie de voir un thème qui puisse accrocher. La première édition le thème n’était pas vraiment parleur. C’était « hello world ! » Juste pour dire qu’on fait nos premiers pas. A partir de la deuxième édition, on a parlé de « internet mobile et les logiciels libres pour le développement du Bénin et de l’Afrique ». Pour la troisième édition le choix du thème « connected Bénin » a été motivé par l’actualité. Comment est-ce que le Bénin peut-être présent ? Comment est-ce qu’on peut apporter notre pierre au développement de l’internet ? Il ne faut pas être simplement consommateur mais il faut être également producteur de contenus.

Trois éditions sont passées, quel bilan faites-vous du barcamp ?

Mathias Houngbo : Il y a beaucoup plus d’engouement quand on jette un coup d’œil sur les statistiques des participants. La première édition, on était une centaine, deuxième édition, environ 200 participants, cette troisième édition un peu plus de 200 participants. Donc le barcamp prend beaucoup plus d’ampleur. Il y a aussi des personnes qui sont amis en ligne et qui se sont rencontrés ici. Je pense qu’on essaie de créer quelque chose qui va amener beaucoup plus de personnes à adhérer à cette communauté pour qu’on soit beaucoup plus solidaires. Que ce ne soit pas seulement les décideurs politiques qui puissent diriger les Tics. Les usagers, c’est d’abord nous [ndlr : amoureux du Tics, jeunes]. Et ils n’ont pas forcément les mêmes vues sur les questions de Tics que nous. Donc si on a une communauté beaucoup plus forte, on pourra amener les gouvernants, les politiques à prendre en compte ce que la communauté veut pour le développement de l’internet et des Tics au Bénin.

Le barcamp entre dans le cadre de cette volonté politique qui veut faire du Bénin le quartier numérique de l’Afrique d’ici 2025. Est-ce utopique de faire du Bénin un quartier numérique ?

Mathias Houngbo : Non ! On ne peut pas dire que c’est utopique. C’est vrai  qui a pas mal de difficultés que l’on doit régler d’abord pour qu’on atteigne l’objectif. S’il y a cette volonté ferme d’avancer, je pense qu’on pourrait y arriver.

Le barcamp suscite-t-il déjà des intérêts de la part des autorités politiques?

Mathias Houngbo : Au niveau politique je ne peux pas vraiment évaluer. Mais on a eu des échanges avec le Ministère de la Communication et des Tics et ils sont vraiment intéressés.

Pourquoi doit-on participer au barcamp ?

Mathias Houngbo : La première raison c’est qu’on y apprend des choses assez intéressantes et on découvre d’autres acteurs du domaine.  Comme l’a dit l’un des speakers, on peut-être un très bon développeur, mais c’est via le réseau d’amis, de connaissances que l’on a, qu’on peut arriver à financer un projet. C’est comme un péché de ne pas participer au barcamp. Parce que même en venant en tant que simple spectateur on découvre beaucoup de choses.

 

Propos recueillis par : Hermann BOKO

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21. oct.
2013
Reportages et enquêtes
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Confession d’un ancien contrebandier de l’essence

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Crédit photo: Hermann BOKO

Au Bénin, le commerce de l’essence de contrebande, représente plus de 80% de l’économie informelle et nourrit plus de 50% de la population. L’activité de l’essence de contrebande est donc fort lucrative. Mais pour qui a été une fois contrebandier ou a nagé une fois pour la contrebande, il y a certains évènements qui poussent à lâcher prise.

On peut encore voir les embarcations flotter sur la mer à une centaine de mètres de la plage. Prêtes pour une nouvelle expédition à la conquête de l’essence « nigériane » pour le marché informel béninois. Au retour de l’expédition, Coffi [ndlr : il a voulu être anonyme] ne sera plus de ceux qui s’occuperont du déchargement des bidons d’essence. Pour lui c’est bien sûr révolu le temps mis à profit de ce trafic, qui pourtant est bien trop lucratif.

A chaque fois que Coffi vient sur ce bout du littorale béninois, à Sémè-Kraké, ville toute proche de la frontière nigériane à 43 km de Cotonou, il ne peut s’empêcher de se remémorer certains de ses souvenirs. De bons souvenirs, il en a eu sur cette plage noircie par l’activité de l’essence de contrebande. C’est ici que ce jeune homme de 25 ans, et ancien contrebandier de l’essence a grandi et a passé la majeure partie de son enfance avec ses frères et amis. Mais ce sont surtout les mauvais souvenirs qui lui reviennent à l’esprit quand il entend le bruit des vagues. Il y a perdu son grand ami et maître-nageur. « Il est mort par noyade et devant moi.  On travaillait à ramener à la nage des bidons d’essence des barques, venues du Nigéria, à la rive », raconte –il. « Il a fallu trois jours pour qu’on retrouve son corps, de l’autre côté de la frontière sur une plage du Nigéria ».

Quand il revient sur la plage, il passe toujours voir si le tombeau de Barthélémy, son ami – il a été enterré sur la plage – n’a pas encore été victime de l’érosion côtière. La mer avance beaucoup par ici. « En 2005 au moment où on l’enterrait, se souvient-il, la mer était encore très loin de sa tombe. Aujourd’hui, remarque t-il, les vagues l’atteignent presque ».

Mais il s’accorde quand même à reconnaître que si aujourd’hui, il a pu terminer ses études en Anglais ou s’il est encore en vie et qu’il n’est plus un contrebandier, c’est bien à cause de ces mauvais évènements qu’il a vécus en haute-mer.

Les barques transportent jusqu’à 2000 bidons de 50 litres

Coffi n’est pas un revendeur ou détaillant d’essence de contrebande que l’on retrouve aux abords des rues de Cotonou, il n’est non plus un grossiste. Il est juste nageur. Son rôle, décharger les bidons d’essence des embarcations venues du Nigéria pour les ramener vers la rive. «  Nous étions plusieurs jeunes à faire ce travail. On était payé 50 francs le bidon. Plus de bidons tu ramènes, plus tu gagnes de l’argent. A la fin de la journée, je pouvais me retrouver à 10 milles francs CFA. Et ça motivait. Aussi simple que ça ! »

Mais pour rentrer dans la danse, Coffi a été d’abord influencé par des jeunes un peu plus âgés que lui qui rentraient à chaque fois avec de l’argent plein les poches. C’est en 2003 en classe de quatrième qu’il décide de se jeter à l’eau. Ayant vécu à Sémè-Kraké, c’était bien difficile de résister. « Ici tout le monde vit de l’essence de contrebande. Que tu sois jeune ou vieux. Les maisons, les voitures, c’est de l’essence de contrebande. Certains ont même construit des hôtels. C’est toujours grâce à l’argent de cette essence ».  

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Crédit photo: Hermann BOKO

Pendant plusieurs années donc, Coffi s’est levé plusieurs matins pour la plage attendant l’arrivée des embarcations venues du Nigéria remplies de milliers de bidons de cinquantaine de litres chacun.  « La plus petite barque ici, mesure 10 mètres de long et 3 mètres en dessous de la ligne de flottaison. Elle peut transporter jusqu’à près 2000 bidons de 50 litres. Ce qui fait que les embarcations ne peuvent pas accoster tout proche de la rive. Et c’est là que nous, les nageurs intervenons. Parce qu’il faut bien ramener les bidons d’essence à la rive », explique t’il. Le jour où l’ami de Coffi est mort, ils essayaient de ramener des bidons à la nage : « Des embarcations venaient d’arriver. Le travail a commencé très tôt comme d’habitude. Nous avions rangé 50 bidons, tous soutenus par un même cordon. A un  moment donné, trois bidons ont explosé. L’essence s’est répandue. L’essence au contact du sel provoque un effet de brûlure au touché. Barthélémy a été secoué par les vagues et à chaque fois qu’il plongeait dans la mer, il criait parce que le liquide resté en suspension à la surface lui brûlait les yeux. Une, deux, trois fois et c’était fini ».

Au Bénin, Sémè-Kraké est un peu comme le quartier général du commerce de l’essence de contrebande. Et c’est dû à sa proximité avec le Nigéria, 8ème producteur mondial du pétrole. Tous les grands détaillants s’approvisionnent ici. Le long de la plage et sur plusieurs kilomètres, les riverains ont monté des cabanes en paille. Cette partie de la plage, ils l’ont nommé ‘’Glogbo’’. L’activité visible est la pêche mais derrière c’est le trafic de l’essence qui est beaucoup d’actualité.

Les sources d’approvisionnement

Deux sources, toutes nigérianes, approvisionnent le trafic. La première et la plus connue est celle des stations d’essence nigérianes. Avec la subvention qu’apporte l’État pétrolier du Nigéria au secteur des hydrocarbures, l’essence à la pompe devient très moins cher. En comptant avec la porosité de la frontière bénino-nigériane, les trafiquants font le plein de centaines de bidons à la station qu’ils reviennent vendre sur la marché informel béninois.
« L’essence à la station est vendue à moins de 300 francs le litre au Nigéria. Le grossiste peut le revendre au détaillant à 350 francs qui à son tour mettra un prix pour le consommateur. Ce qui peut revenir à 450 ou 500 francs Cfa comme on peut le constater sur le marché », explique Coffi.

La deuxième source, la moins connue par la population et la plus dangereuse, reste les conduits, les pipelines qui écoulent le liquide précieux des centres de raffinerie vers les centres de stockage. Coffi maîtrise celles d’Ikeja, la capitale de l’État de Lagos situé au sud-ouest du Nigéria – Le Nigéria est parcouru par 5000 km de pipeline.  « Ces pipelines traversent la mer, passent par les forêts pour les centres de stockages. Le Nigéria pour sécuriser les pipelines a placé des garde-côtes et des militaires. Avec la complicité de ces militaires, les trafiquants ont réussi à percer sur plusieurs kilomètres et à divers endroits ces pipelines pour recueillir les litres d’essence au passage du produit raffiné. Sur par exemple 100 litres écoulés par les pipelines au moins 40 en sont détournés », explique-t-il.

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Crédit photo : Hermann BOKO

Le danger survient au moment où les gardes sont changés et que les nouveaux ne sont pas encore corrompus. Et c’est justement ce second évènement qui a poussé Coffi à arrêter le trafic. « Une fois, nous étions sur les côtes nigérianes à côté de la zone des pipelines quand les militaires nigérians ont tiré, Heureusement pour nous qu’il n’y a pas eu de blessés mais on est reparti avec un moteur en moins ».

Les pétroliers sont aussi concernés. Ils sont souvent attaqués en haute mer par les pirates. Le dernier acte en date, le détournement d’un tanker à hauteur de la Côte d’ivoire par des pirates, début 2013.

Une lutte pas gagnée d’avance.

En 2006, lors de son accession à la magistrature suprême du Bénin, le président Boni Yayi et son gouvernement avaient entrepris une lutte féroce contre le commerce de l’essence frelatée communément appelée le « Kpayô ». Le trafic crée un manque à gagner de plusieurs milliards de francs à l’économie béninoise. Toutes les tentatives – trois grandes  jusqu’à ce jour : en 2006, 2007 et 2013  –  entreprises par le gouvernement et les forces de l’ordre pour réprimer le commerce informel ont toutes échouées. Les stations d’essence ne sont pas suffisamment décentralisées et sont très chères. La Société Nationale chargée de la Commercialisation des Produits Pétroliers (SONACOP) ne réussit toujours pas à couvrir la demande. « Les installations de la Sonacop ne couvrent pas 50% du territoire nationale », affirme unéconomiste – planificateur béninois dans une tribune publié dans la Nouvelle Tribune, un média béninois. « Même à Sémè-Kraké qui est tout proche du Nigéria, il n’y a aucune station. Comme cela on ne pourra jamais venir à bout de ce fléau », affirme Coffi.

L’essence de contrebande a damné le pion à plusieurs grandes firmes comme Total. Selon un spécialiste, « certains comme Oryx résistent encore à cause du marché du gaz domestique. Sans ça, ils seront déjà tous partis ».

La lutte contre l’essence frelatée, Coffi n’y croit pas du tout : « Il y a plusieurs familles qui vivent de ça. Qu’est-ce qu’ils feront si l’on supprimait l’activité. Même si on proposait un plan de réinsertion, aucune autre activité ne pourrait rapporter comme l’essence de contrebande. D’ailleurs, ici certaines autorités locales viennent faire le plein de leurs véhicules avec de l’essence de contrebande. Des policiers viennent ici pour être corrompus ».

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Crédit photo: Hermann BOKO

Selon les experts, ce qui pourrait étouffer le commerce informel  c’est l’arrêt de la subvention qu’accorde le Nigéria  à ses produits pétroliers.

En 2012, la suppression temporaire de la subvention au Nigéria a fait monter le prix de l’essence dans le commerce informel. Ce qui a ramené la population vers les stations publiques.

Mais là encore la Sonacop, celle qui a le monopole de la distribution au Bénin n’a pas pu répondre à la demande et le gouvernement nigérian n’a pas pu résister aux remous qu’a provoqué la suppression de la subvention. Il est revenu sur sa décision au grand bonheur des contrebandiers.

Tout récemment, le gouvernement a proposé l’injection de 3 milliards de francs pour la création de mini-stations.

Mais Henri Doutetien, ingénieur consultant international lance une interrogation : « Et si nous osions formaliser le ‘’kpayo’’ ? Le secteur informel de la vente de l’essence frelatée rapporterait au Bénin 80 milliards de francs Cfa à l’État s’il était bien organisé », dit-il.

Hermann BOKO

 

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Article : En Afrique, le développement minier promu au détriment des droits de l’homme
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15 octobre 2013

En Afrique, le développement minier promu au détriment des droits de l’homme

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Crédit photo : Reuters Siphiwe Sibeko

Pendant plus d’un an des citoyens de différents pays, géants miniers, ont vu leurs droits être bafoués par les pouvoirs publics au profit du développement minier.

Le drame de Marikana

16 août 2012, la police sud-africaine tirait sur des mineurs travaillant dans la mine de platine Lommin de Marikana, faisant plus de 34 morts et 78 blessés. Ces mineurs – ils étaient plusieurs milliers – manifestaient pour une hausse de leurs salaires jugés très insuffisants à voir le travail qu’ils abattaient au péril de leur vie. Ils manifestaient pour l’amélioration de leurs conditions de vie et de travail, jugées très précaires comme celles de Masuli Danga.

Cet extracteur de platine de 28 ans dort et s’entasse tous les jours, avec ses trois jeunes frères dont il à la charge, dans une pièce de trois mètres sur trois. Il rêve d’avoir une habitation assez confortable. « L’autre jour, au fond de la mine, j’ai dit à mon chef que j’avais vraiment envie de reprendre les études. Il m’a répondu : « Mais qui va alors gratter le platine si tu as une éducation ?» Confiait-il à Sébastien Hervieu journaliste au ‘’Monde’’ dans l’un de ses reportages. Lors de la tuerie [de Marikana] « j’étais accroupi sous un rocher, mais j’ai vu trois hommes se faire tirer dessus, l’un se cachait, l’autre fuyait, le dernier voulait se rendre », affirme t’il.

Pour se justifier la police Sud-Africaine avait affirmé qu’elle était en légitime défense. « Les policiers ont dû faire usage de la force pour se défendre contre le groupe qui les chargeait. La police a commencé par utiliser le minimum de force, conformément à notre politique et à la loi. (…) Ce n’est que lorsque cela n’a pas suffi à stopper les manifestants que nous avons utilisé un autre moyen. Et je pense profondément, nous pensons, que cela était justifié ». Avait tenté de convaincre Riah Phiyega, la chef de la police nationale.

Une commission d’enquête a été installée par le gouvernement sud-africain pour faire la lumière sur ce drame. Le 19 septembre 2013, plus d’un an après, cette commission d’enquête rend les résultats de son enquête et accuse la police sud-africaine d’avoir menti.

« Nous avons obtenu des documents prouvant que la version de la police sur les événements de Marikana […] ne correspond pas à la vérité. Nous ne faisons pas cette déclaration à la légère. Ces informations n’ont pas été découvertes par nos chefs enquêteurs, mais volontairement remises par des membres de la police sud-africaine » a-t-elle déclaré.

Des agriculteurs démunis de leurs terres…

 

En Tanzanie, en 2007, des agriculteurs ont été évincés de leurs terres, maisons et plantations pour faire place à une des plus grosses mines d’or du pays. La mine est aujourd’hui gérée par Anglogold Ashanti, une compagnie aurifère basée en Afrique du Sud appartenant à la multinational Anglo American.

Mwajuna Hussein agricultrice de 75 ans issue du village de Mine Mpya, dans la circonscription de Mtakuja, une partie du District de Mwanza, dans la région du lac Victoria affirme avoir été attaquée par les agents de police à 5 heures du matin. « Ils ont arrêté trois personnes, les ont frappées et ensuite ils nous ont jetés ici », dans un campement composé de tentes de fortune construites avec des bâches en plastiques et des morceaux de bois et de métal, aux abords de la ville de Geita, dans le nord de la Tanzanie. Elle y vit depuis six ans maintenant, avec 250 personnes déplacés aussi du village en 2007. Ils n’ont plus les moyens de se refaire bâtir une maison. Tant les compensations et dédommagements données par l’Etat Tanzanien ne sont pas à la hauteur des biens perdus.

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La mine d’or de Geita où des agents de sécurité ont tué dans la semaine du 19 mai 2012, un homme de 20 ans qui tentait avec une trentaine de personnes, d’emporter du sable censé contenir de l’or.

Selon les lois foncières de la Tanzanie, les communautés déplacées par l’État ont le droit de recevoir une compensation adéquate. Il peut s’agir d’argent comptant, de terres ou de bâtiments de qualité comparable. La compensation peut-aussi inclure des plantes et des semences et aussi un approvisionnement régulier en grains et autres aliments de base.

Mais selon une enquête en 2008 beaucoup d’agriculteurs ne comprenaient pas à quel montant ou quel type de compensation, ils devraient s’attendre. Dans un cas, un agriculteur n’a été payé que 400 milles shillings tanzaniens (239 dollars US) pour son petit lopin de terre, sa maison, ses bananiers et ses plants de manioc. Certains disent même n’avoir reçu aucune compensation pour la perte de leurs fermes.

…et des villageois tués de sang froid

 

Toujours en Tanzanie, dans le village de Kewanja, situé à l’extrême nord-ouest du pays, les populations risquent leur vie pour s’approprier les débris, les quelques miettes d’or que génère une mine d’or située sur une montagne « la montagne grise » après exploitation.

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Chaque jour, hommes, femmes et enfants se ruent vers l’immense montagne armés de machettes et de bâtons. Ils escaladent, fouillent dans l’espoir de trouver quelques miettes d’or. Nombreux sont les personnes dans ce village qui vivent de cette activité. On les appelle ‘’the intruders’’ (les intrus en Français).

Le site aurifère appartient à l’entreprise African Barrick Gold (ABG), une filiale de la société canadienne, leader dans le secteur de l’or, Barrick Gold.

L’entreprise a fait garder le site par des policiers et militaires. Quelques fois quand les intrus arrivent, certains policiers corrompus acceptent regarder ailleurs quelques instants. Mais quand la situation n’est plus soutenable, ils n’hésitent pas à tirer sur les populations.

Les journaux locaux titrent régulièrement sur les morts et blessés de la mine. En 2012 au moins huit morts ont été tués devant la mine.

Selon un rapport de l’organisation pour la défense des droits de l’homme Legal and Human Rights Center (LHRC) qui siège à Dar el Salam, capitale tanzanienne le nombre de morts est devenu « alarmant » ces dernières années. Dans la plupart des cas, les coupables restent impunis, dénonce Helen Kijo-Bisimba, Directrice de LHRC.

A l’automne 2012, son organisation a déposé une plainte auprès des Nations unies et de la Cour pénale internationale à La Haye.

Hermann BOKO

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Auteur·e

L'auteur: hermannboko
Hermann BOKO, Béninois, Diplômé en journalisme, Première promotion de Monde Académie, l'Académie de journalisme du journal ''Le Monde''

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