Toute la douleur d’un fils de voir sa mère reprendre les études

Crédit Photo: Hermann BOKO
Ma mère s’est levée, tôt le matin, pour réviser ses cours

Ce soir-là, elle nous annonçait à notre grande surprise, mon père mes deux sœurs et moi, qu’elle reprendrait les études. Elle le fit effectivement. Elle s’était inscrite en cours du soir dans un établissement de la place en 1ère G2. Après trois tentatives elle a décroché son certificat d’aptitude professionnelle. Aujourd’hui à 54 ans, elle convoite le bac.

Ma mère ! Elle se définit par les mots bravoure, courage, audace, vivacité et ferveur. Ce n’est pas une femme à rester inactive. Elle a le don de maudire. Son père lui a souvent conseillé de battre ses enfants au lieu de les insulter quand elle est mécontente de leurs résultats.  Ma mère a la voix qui porte. Ses cris, sur nous au réveil, dominent le chant du coq. Certains amis refusent de venir à la maison quand elle y est présente. Une simple réponse à votre salutation peut vous décontenancer.

–         Salutation de l’ami : Bonjour Maman !

–         Réponse de ma mère : OUI BONJOUR !

–         L’ami : j’ai… j’aimerais voir Her… Hermann…

Bon, aujourd’hui elle a pris de l’âge et elle crie moins maintenant.

Je me souviens qu’un matin, une voisine se prononçait sur les cris matinaux de ma maman. « Votre mère, c’est quand elle crie que je me rends compte que le jour est en train de se lever. Tellement, elle a une voix qui porte à réveiller tout le quartier. »

Ma mère est une femme battante, pas paresseuse et ambitieuse. Elle sait se donner les moyens de parvenir à ses fins. L’un des premiers handicaps à son évolution scolaire a été le fait qu’elle ait grandi dans une famille polygame. Ensuite l’amour que ses parents lui portaient attisait la jalousie de ses demi-frères et de ses marâtres. Elle tombait régulièrement malade aussi. Visiblement le fait qu’elle soit tombée enceinte et qu’elle ait pu avoir trois enfants a concouru à sa guérison. Je ne l’ai pas connu très faible. Sauf dans les périodes où elle faisait sa crise d’asthme. Ce sont des moments où je la trouve très vulnérable. Elle ne peut plus gronder, elle ne peut plus battre ses enfants, j’ai donc cette liberté de faire beaucoup de bêtises. Mais au fond je n’aimais pas la voir souffrir comme cela.

Ma mère aime beaucoup l’anglais                                                                 

Malheureusement, elle n’a pu terminer ses études quand elle était plus jeune. La maladie l’a contrainte à abandonner son instruction en classe de 1ère BG (Biologie-géologie) à l’époque. Souvent quand on l’entend parler, ou quelquefois s’exprimer sur ses études, on peut facilement deviner que sa matière préférée était l’anglais.

Ma mère adore l’anglais ! Elle n’a pas évolué dans ses études certes, mais son niveau en anglais est supérieur au mien, moi diplômé en Journalisme. ‘ ’Je sais de mon côté, ce n’est pas un mérite. Et je m’y attèle’ ’. Son niveau en anglais est aussi légèrement supérieur à celui de mon père, grand cadre de son pays dans le domaine de l’urbanisme. Elle converse plus aisément que lui avec un ami de la famille et contact professionnel de mon père qui travaille au siège de la Banque mondiale à Washington. Il est Ghanéen.

« Qu’est-ce que vous pensez ! Si ce n’était pas la maladie, si j’avais bien évolué dans mes études. Je ne serais pas ici. J’aurais été une de ces grandes dames travaillant dans une administration internationale », répète-t-elle souvent quand l’occasion se présente.

Lors d’un bref séjour dans la ville portuaire de Tema au Ghana, la sœur d’un ami m’avait offert l’hospitalité. Après une conversation d’à peu près deux minutes au téléphone avec ma mère, très surprise, elle m’a dit : « Your mother speak very well english and you no ? ». Je ne savais quoi répondre. J’étais justement là pour des renseignements sur les cours d’anglais à l’Alliance française.

Grâce à mon père, ma mère a réussi à entrer en fonction publique en tant que secrétaire bureautique. Entre-temps elle avait suivi une formation en informatique. Après une vingtaine d’années d’expérience, elle est depuis quelques années (5 ans au moins), assistante déléguée au contrôle financier du ministère des Finances.

La décision de reprendre les études

Je me souviens de ce soir où elle nous informait de sa décision de reprendre les études. Cette décision était sûrement liée à son envie de pouvoir évoluer dans la hiérarchie et de voir son salaire revalorisé. Tout juste pour pouvoir s’assurer une bonne retraite prévue dans 7 ans environ.

En 2010 donc, elle s’inscrit en cours du soir, dans un établissement appelé ‘’ la clé de la réussite’’ à Cotonou. Elle s’inscrit en 1ère G2. Je ne sais pas pourquoi elle a choisi cette série de gestion comptable. C’est sûrement lié à son poste. La première année fut rude pour elle. Evidemment avec l’âge (elle avait 50 ans à l’époque) c’était difficile de renouer avec les automatismes que demandent les études. Les résultats cette année-là ne furent pas concluants.

L’année suivante elle retenta le CAP. Ma mère n’est pas du genre à se laisser abattre. Cette année-là, on avait beaucoup prié pour qu’elle puisse réussir, tant les tracasseries étaient nombreuses. Mais l’ambiance qui prévalait à la maison n’était pas du tout favorable à une réussite. Crise de ménage, dispute entre père et fils, entre père et mère, entre mère et fille entre frère et sœur. C’était beaucoup de tension. C’était insupportable. Cette année-là aussi, les résultats ne furent pas concluants. Le soir des résultats, j’avais toute la peine du monde à la voir étendue sur son lit sans courage, sans audace, dépourvue de toutes ses forces. Je ne l’avais jamais vue ainsi. Elle, « la Chinoise au bras d’acier », comme on l’a surnommait affectivement a baissé pour une fois les bras.

Elle ne se releva de ce second échec que deux ans plus tard puisque l’année d’après, . En 2013, la voilà repartie de nouveau . Elle veut obtenir son bac. « La Chinoise au bras d’acier » s’est relevée. Cette fois-ci pour un retour gagnant. Elle reprit les cours du soir. Elle veillait beaucoup la nuit pendant que nous dormions. Elle était la première à se lever pour réviser ses cours. Personnellement j’avais une douleur à supporter cela. C’était trop. A cet âge, elle devrait plutôt se reposer après tant d’efforts à nous éduquer, gronder, chercher notre bien-être. Personnellement je ne supportais pas qu’elle soit en train de s’échiner à bûcher toutes ses formules de mathématique, de comptabilité… Ce qui me faisait encore plus mal, c’était mon incapacité à ne pas pouvoir l’aider dans ces matières scientifiques. J’ai fait une série littéraire.

Un soir, elle se mit à se plaindre, les yeux presque au bord des larmes : « Hermann, je n’arrive pas à assimiler certaines choses. Regarde, on vient de faire une interrogation en économie et j’ai eu zéro ».

Bien heureusement 2013 fut l’année de la réussite. Tel un phénix qui renait de ses cendres, ma mère pour une troisième tentative eut son certificat d’aptitude professionnelle (CAP). Oui , à 53 ans, il n’est jamais tard pour apprendre. Le grand exemple !

Cette année elle a préparé son baccalauréat. Malheureusement elle ne l’a pas eu. Mais je sais qu’elle ne lâchera pas. Elle rempilera. Et elle l’aura !

Maman toute la fierté que j’ai d’être ton fils !

 

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Hermann BOKO, Béninois, Diplômé en journalisme, Première promotion de Monde Académie, l'Académie de journalisme du journal ''Le Monde''

One thought on “Toute la douleur d’un fils de voir sa mère reprendre les études

  1. huumm!mignon atin kpon!c’est très bien.mais pour certains aspects ne donnent plus trop de précisions comme crise entre père et fils et blablabla.je suis très contente de toi.et je suis sur que si maman pouvait le lire elle pourrait comprendre tout l’amour que tu lui portes au fond de ton coeur.si ce blog te permet de te libérer j’espère vivement que tu trouveras les forces nécessaires pour affirmer à tous ceux que tu portes dans ton coeur de vive voix tes sentiments.merci à toi.notre mère est vraiment battante, brave et tout le reste.et surtout elle ne lâche pas vite l’affaire.comme tu le dis la chinoise aux bras d’acier.bizu

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