Confession d’un ancien contrebandier de l’essence

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Crédit photo: Hermann BOKO

Au Bénin, le commerce de l’essence de contrebande, représente plus de 80% de l’économie informelle et nourrit plus de 50% de la population. L’activité de l’essence de contrebande est donc fort lucrative. Mais pour qui a été une fois contrebandier ou a nagé une fois pour la contrebande, il y a certains évènements qui poussent à lâcher prise.

On peut encore voir les embarcations flotter sur la mer à une centaine de mètres de la plage. Prêtes pour une nouvelle expédition à la conquête de l’essence « nigériane » pour le marché informel béninois. Au retour de l’expédition, Coffi [ndlr : il a voulu être anonyme] ne sera plus de ceux qui s’occuperont du déchargement des bidons d’essence. Pour lui c’est bien sûr révolu le temps mis à profit de ce trafic, qui pourtant est bien trop lucratif.

A chaque fois que Coffi vient sur ce bout du littorale béninois, à Sémè-Kraké, ville toute proche de la frontière nigériane à 43 km de Cotonou, il ne peut s’empêcher de se remémorer certains de ses souvenirs. De bons souvenirs, il en a eu sur cette plage noircie par l’activité de l’essence de contrebande. C’est ici que ce jeune homme de 25 ans, et ancien contrebandier de l’essence a grandi et a passé la majeure partie de son enfance avec ses frères et amis. Mais ce sont surtout les mauvais souvenirs qui lui reviennent à l’esprit quand il entend le bruit des vagues. Il y a perdu son grand ami et maître-nageur. « Il est mort par noyade et devant moi.  On travaillait à ramener à la nage des bidons d’essence des barques, venues du Nigéria, à la rive », raconte –il. « Il a fallu trois jours pour qu’on retrouve son corps, de l’autre côté de la frontière sur une plage du Nigéria ».

Quand il revient sur la plage, il passe toujours voir si le tombeau de Barthélémy, son ami – il a été enterré sur la plage – n’a pas encore été victime de l’érosion côtière. La mer avance beaucoup par ici. « En 2005 au moment où on l’enterrait, se souvient-il, la mer était encore très loin de sa tombe. Aujourd’hui, remarque t-il, les vagues l’atteignent presque ».

Mais il s’accorde quand même à reconnaître que si aujourd’hui, il a pu terminer ses études en Anglais ou s’il est encore en vie et qu’il n’est plus un contrebandier, c’est bien à cause de ces mauvais évènements qu’il a vécus en haute-mer.

Les barques transportent jusqu’à 2000 bidons de 50 litres

Coffi n’est pas un revendeur ou détaillant d’essence de contrebande que l’on retrouve aux abords des rues de Cotonou, il n’est non plus un grossiste. Il est juste nageur. Son rôle, décharger les bidons d’essence des embarcations venues du Nigéria pour les ramener vers la rive. «  Nous étions plusieurs jeunes à faire ce travail. On était payé 50 francs le bidon. Plus de bidons tu ramènes, plus tu gagnes de l’argent. A la fin de la journée, je pouvais me retrouver à 10 milles francs CFA. Et ça motivait. Aussi simple que ça ! »

Mais pour rentrer dans la danse, Coffi a été d’abord influencé par des jeunes un peu plus âgés que lui qui rentraient à chaque fois avec de l’argent plein les poches. C’est en 2003 en classe de quatrième qu’il décide de se jeter à l’eau. Ayant vécu à Sémè-Kraké, c’était bien difficile de résister. « Ici tout le monde vit de l’essence de contrebande. Que tu sois jeune ou vieux. Les maisons, les voitures, c’est de l’essence de contrebande. Certains ont même construit des hôtels. C’est toujours grâce à l’argent de cette essence ».  

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Crédit photo: Hermann BOKO

Pendant plusieurs années donc, Coffi s’est levé plusieurs matins pour la plage attendant l’arrivée des embarcations venues du Nigéria remplies de milliers de bidons de cinquantaine de litres chacun.  « La plus petite barque ici, mesure 10 mètres de long et 3 mètres en dessous de la ligne de flottaison. Elle peut transporter jusqu’à près 2000 bidons de 50 litres. Ce qui fait que les embarcations ne peuvent pas accoster tout proche de la rive. Et c’est là que nous, les nageurs intervenons. Parce qu’il faut bien ramener les bidons d’essence à la rive », explique t’il. Le jour où l’ami de Coffi est mort, ils essayaient de ramener des bidons à la nage : « Des embarcations venaient d’arriver. Le travail a commencé très tôt comme d’habitude. Nous avions rangé 50 bidons, tous soutenus par un même cordon. A un  moment donné, trois bidons ont explosé. L’essence s’est répandue. L’essence au contact du sel provoque un effet de brûlure au touché. Barthélémy a été secoué par les vagues et à chaque fois qu’il plongeait dans la mer, il criait parce que le liquide resté en suspension à la surface lui brûlait les yeux. Une, deux, trois fois et c’était fini ».

Au Bénin, Sémè-Kraké est un peu comme le quartier général du commerce de l’essence de contrebande. Et c’est dû à sa proximité avec le Nigéria, 8ème producteur mondial du pétrole. Tous les grands détaillants s’approvisionnent ici. Le long de la plage et sur plusieurs kilomètres, les riverains ont monté des cabanes en paille. Cette partie de la plage, ils l’ont nommé ‘’Glogbo’’. L’activité visible est la pêche mais derrière c’est le trafic de l’essence qui est beaucoup d’actualité.

Les sources d’approvisionnement

Deux sources, toutes nigérianes, approvisionnent le trafic. La première et la plus connue est celle des stations d’essence nigérianes. Avec la subvention qu’apporte l’État pétrolier du Nigéria au secteur des hydrocarbures, l’essence à la pompe devient très moins cher. En comptant avec la porosité de la frontière bénino-nigériane, les trafiquants font le plein de centaines de bidons à la station qu’ils reviennent vendre sur la marché informel béninois.
« L’essence à la station est vendue à moins de 300 francs le litre au Nigéria. Le grossiste peut le revendre au détaillant à 350 francs qui à son tour mettra un prix pour le consommateur. Ce qui peut revenir à 450 ou 500 francs Cfa comme on peut le constater sur le marché », explique Coffi.

La deuxième source, la moins connue par la population et la plus dangereuse, reste les conduits, les pipelines qui écoulent le liquide précieux des centres de raffinerie vers les centres de stockage. Coffi maîtrise celles d’Ikeja, la capitale de l’État de Lagos situé au sud-ouest du Nigéria – Le Nigéria est parcouru par 5000 km de pipeline.  « Ces pipelines traversent la mer, passent par les forêts pour les centres de stockages. Le Nigéria pour sécuriser les pipelines a placé des garde-côtes et des militaires. Avec la complicité de ces militaires, les trafiquants ont réussi à percer sur plusieurs kilomètres et à divers endroits ces pipelines pour recueillir les litres d’essence au passage du produit raffiné. Sur par exemple 100 litres écoulés par les pipelines au moins 40 en sont détournés », explique-t-il.

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Crédit photo : Hermann BOKO

Le danger survient au moment où les gardes sont changés et que les nouveaux ne sont pas encore corrompus. Et c’est justement ce second évènement qui a poussé Coffi à arrêter le trafic. « Une fois, nous étions sur les côtes nigérianes à côté de la zone des pipelines quand les militaires nigérians ont tiré, Heureusement pour nous qu’il n’y a pas eu de blessés mais on est reparti avec un moteur en moins ».

Les pétroliers sont aussi concernés. Ils sont souvent attaqués en haute mer par les pirates. Le dernier acte en date, le détournement d’un tanker à hauteur de la Côte d’ivoire par des pirates, début 2013.

Une lutte pas gagnée d’avance.

En 2006, lors de son accession à la magistrature suprême du Bénin, le président Boni Yayi et son gouvernement avaient entrepris une lutte féroce contre le commerce de l’essence frelatée communément appelée le « Kpayô ». Le trafic crée un manque à gagner de plusieurs milliards de francs à l’économie béninoise. Toutes les tentatives – trois grandes  jusqu’à ce jour : en 2006, 2007 et 2013  –  entreprises par le gouvernement et les forces de l’ordre pour réprimer le commerce informel ont toutes échouées. Les stations d’essence ne sont pas suffisamment décentralisées et sont très chères. La Société Nationale chargée de la Commercialisation des Produits Pétroliers (SONACOP) ne réussit toujours pas à couvrir la demande. « Les installations de la Sonacop ne couvrent pas 50% du territoire nationale », affirme unéconomiste – planificateur béninois dans une tribune publié dans la Nouvelle Tribune, un média béninois. « Même à Sémè-Kraké qui est tout proche du Nigéria, il n’y a aucune station. Comme cela on ne pourra jamais venir à bout de ce fléau », affirme Coffi.

L’essence de contrebande a damné le pion à plusieurs grandes firmes comme Total. Selon un spécialiste, « certains comme Oryx résistent encore à cause du marché du gaz domestique. Sans ça, ils seront déjà tous partis ».

La lutte contre l’essence frelatée, Coffi n’y croit pas du tout : « Il y a plusieurs familles qui vivent de ça. Qu’est-ce qu’ils feront si l’on supprimait l’activité. Même si on proposait un plan de réinsertion, aucune autre activité ne pourrait rapporter comme l’essence de contrebande. D’ailleurs, ici certaines autorités locales viennent faire le plein de leurs véhicules avec de l’essence de contrebande. Des policiers viennent ici pour être corrompus ».

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Crédit photo: Hermann BOKO

Selon les experts, ce qui pourrait étouffer le commerce informel  c’est l’arrêt de la subvention qu’accorde le Nigéria  à ses produits pétroliers.

En 2012, la suppression temporaire de la subvention au Nigéria a fait monter le prix de l’essence dans le commerce informel. Ce qui a ramené la population vers les stations publiques.

Mais là encore la Sonacop, celle qui a le monopole de la distribution au Bénin n’a pas pu répondre à la demande et le gouvernement nigérian n’a pas pu résister aux remous qu’a provoqué la suppression de la subvention. Il est revenu sur sa décision au grand bonheur des contrebandiers.

Tout récemment, le gouvernement a proposé l’injection de 3 milliards de francs pour la création de mini-stations.

Mais Henri Doutetien, ingénieur consultant international lance une interrogation : « Et si nous osions formaliser le ‘’kpayo’’ ? Le secteur informel de la vente de l’essence frelatée rapporterait au Bénin 80 milliards de francs Cfa à l’État s’il était bien organisé », dit-il.

Hermann BOKO

 

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Hermann BOKO, Béninois, Diplômé en journalisme, Première promotion de Monde Académie, l'Académie de journalisme du journal ''Le Monde''

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